Voyez la scène : vous filez acheter une bouteille de vin avant un dîner pour ne pas arriver les mains vides. Devant le rayon, vous êtes perdu mais une médaille dorée sur une étiquette attire votre regard — « Parfait, ça fera l’affaire », vous pensez. Mais une fois à table, en goûtant, vous vous rendez compte que c’est finalement un vin assez banal.
Vous vous demandez alors qui met ces « médailles d’or au concours de je-sais-pas-quoi », et comment elles sont attribuées ?
Concours Général Agricole, Vignerons Indépendants, Vinalies, etc, voici ce qu’il se passe dans les coulisses des attributions de médailles sur les bouteilles de vin !
Ayant été juré pour certains de ces concours je vous livre mon expérience et ma vision de ce système.

Quel est l’intérêt des médailles ?
Or, argent ou bronze, il est avant tout nécessaire de rappeler que ces médailles sont un enjeu marketing de taille pour les marques ou les vignerons qui les affichent. En effet, elles garantissent une certaine visibilité dans la jungle œnologique que sont les supermarchés. Elles constituent un point de repère aussi visuel que supposément qualitatif et permettent au consommateur d’identifier tout de suite ce qu’il considère comme un « bon vin ». Cela permet aussi d’augmenter un peu le prix des flacons, parce que cela prouve que le vin est meilleur non ?
Les entités qui attribuent les médailles y voient également un intérêt. Bien que certaines s’en cachent un peu, il y a évidemment un sujet économique. L’inscription d’une bouteille pour ces concours est bien sûr payante. Aussi, même une fois la récompense attribuée à la cuvée, le droit d’apposer la médaille se paye à l’unité, c’est à dire que si l’on veut poser 1500 médailles sur nos bouteilles, il faut en acheter 1500 ! C’est pourquoi certaines fois on ne voit que les bouteilles en tête de gondoles qui disposent du précieux macaron.
Il y a également une histoire d’image, les entités promeuvent les différentes cuvées en véhiculant l’idée que « regardez, nous récompensons des bons vins ! ». Cela donne une sorte d’aura d’autorité aux « Vignerons Indépendants » ou aux « Concours Général Agricole » pour ne citer qu’eux.
Mais qui sont les jurés qui attribuent ces médailles ?
Vous vous attendez peut-être à ce que l’on parle ici d’experts, de professionnels du vin, ou de dégustateurs chevronnés ?
Vous auriez globalement tort.
Une majorité du jury pour est composée de personnes tout à fait lambdas, sans réelles compétences particulières dans le domaine du vin. Etonnant pas vrai ?
Eh bien pas tout fait. La volonté première est d’avoir un échantillon de profil de dégustateur aussi proche que possible des profils de consommateurs. Un vin qui va plaire au jury, devrait donc forcément plaire au consommateur.
Aussi, nuançons, toute personne participant à ce genre de concours en tant que juré reçoit une formation (entre 6 et 8 heures en moyenne). Bien que rapide et globalement incomplète, elle donne des outils de dégustation et permet de s’entraîner un peu, pour donner une cohérence aux résultats.
Mais alors, quid des autres jurés ?
Ce sont eux, finalement les professionnels du vin. Certains sont commerciaux, cavistes, formateurs, ou même vignerons… Même s’ils ne représentent pas la majorité, nous verrons un peu plus bas quel problème cela pose dans les résultats.
Comment se passent les attributions de médailles ?
En tant que juré, vous êtes assigné à une table de 3 à 5 autres personnes. Lors des gros concours, il peut y avoir plusieurs dizaines de tables, donc des centaines de jurés en tout. Sur cette table, vous évaluez la qualité des vins, présentés à l’aveugle pour garantir l’impartialité, par série de 5 à 10 vins, qui sont censés être à peu près dans la même catégorie (soit le cépage, l’appellation, la région, le taux de sucre, etc). Et dans chaque série, environ 30% des vins DOIVENT recevoir des médailles. Les bouteilles sont généralement présélectionnées, mais il n’est pas évident d’avoir les critères de sélections des cuvées présentées. Une fois que le jury a réussi à choisir les 30% meilleures cuvées de la série, il décide d’attribuer les récompenses…un peu au hasard. C’est là que les problèmes commencent.
Il n’y a pas de note pour déterminer la médaille (d’or, d’argent ou de bronze) à donner à un vin. Le jury peut tout à fait attribuer 2 médailles d’or dans la même série, ou seulement des médailles d’argent. Cela se base sur des critères très subjectifs et les différents jurés doivent tomber d’accord. On finit alors souvent par suivre celui « qui a la plus grande gueule », ou celui qui s’annonce pour le sachant.
C’est là où le manque de formation de la majorité des participants interfère avec la volonté de résultat impartial.

Credit photo : Alexandre Abellan
Première réflexion qui vient assez rapidement: si toutes les bouteilles sont médiocres, que se passe-t-il ? On met quand même des médailles à 30% des vins de la série.
Et si tous les vins sont excellents alors ? On ne met des médailles qu’à 30% des vins de la série.
Ce qui devait être une sélection qualitative, se retrouve finalement être un peu le fruit du hasard. Les vins ne sont jugés que par rapport à la série dans laquelle ils sont présentés. Une bouteille qui ne mérite pas de médailles peut tout à fait se retrouver auréolée d’argent, si elle est tombée dans la « bonne » série. De plus, les séries présentent parfois des vins de style très différents, dont les points communs sont très difficiles à cerner. Cela rend la hiérarchisation attendue complètement caduque, on ne compare pas un rouge sec avec un blanc moelleux.
Aussi, il convient de dire que dans certains concours, les vignerons peuvent être jurés sur une série dans laquelle ils présentent leur propre bouteille !
Cela est invraisemblable, et même si une chaussette opaque cache le flacon lors de la dégustation, un vigneron digne de ce nom saura reconnaitre son vin sans difficulté.
Aussi, certains concours tendent à présenter des bouteilles de qualité médiocre, ce qui diminue d’autant la valeur des fameuses médailles à coller sur les flacons.
Mais alors, que valent vraiment les médailles ?
Disons-le, on est face à un petit mensonge. Le terme de « concours » fait penser qu’il y a une compétition équitable, et l’or, argent et bronze, insinuent un classement, une hiérarchie entre les bouteilles, et ce n’est pas vraiment le cas.
Pourtant, n’en retirons pas tout l’intérêt. Même si des biais énormes sont présents concernant l’attribution des récompenses, on est quand même face à des vins qui décevront rarement. Entendez par là qu’ils ne seront jamais vraiment « mauvais ». Et ils ont aussi une chance d’être très bons ! Mais ils manqueront probablement de personnalité.
Conclusion
L’idée n’est pas de juger les vignerons qui se présentent à ces concours ni les entités qui attribuent des récompenses.
Les médailles appartiennent à un système de grande consommation, un moyen marketing presque infaillible de se démarquer dans la médiocrité des supermarchés. Dans un monde où l’on consomme moins de vin, mais de manière plus responsable, cela semble désuet. L’idée de hiérarchisation fait du mal au vin, et même si l’intention première est bonne: donner un repère qualitatif au consommateur et promouvoir des bouteilles de qualité, de trop nombreuses dérives font perdre de leur intérêt à ces fameuses récompenses.
Vous souhaitez un bon vin ? Allez chez votre caviste !

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